La France au Rwanda

Opération Turquoise : l’ENT, dangereux QG des Français à Kibuye

Ignace Banyaga, alors sous-préfet, raconte l’installation du dispositif Turquoise à Kibuye : « En juin, dès l’arrivée des Français, on a créé ce qu’on a appelé un ‘‘comité de crise’’. Ce comité de crise était composé du préfet Kayishema, des sous-préfets, du procureur, des agents de l’armée, entre autres donc le commandant militaire, de certains juges, du président du tribunal ainsi que d’autres fonctionnaires. Ils collaboraient avec les Français. Des réunions se faisaient au sein de ce comité. [Les Français de Turquoise] sont arrivés, puis se sont immédiatement installés en trois endroits. Leur commandement, si vous voulez, le siège de leur administration, était au collège : le collège actuel de Sainte-Marie. Mais dans le temps, il s’appelait l’École normale technique (ENT). C’était là, la base de commandement. L’autre endroit où s’étaient installés les Français était le stade de Gatwaro, à Kibuye. Le troisième endroit était l’ETO, l’École technique officielle de Kibuye, où il y avait l’infirmerie. Après s’être installés en ces différents endroits, je les voyais circuler dans des Jeeps militaires, n’empêchant pas que soient détruites certaines maisons. » [Entretien le 21 avril 2009 par Serge Farnel à Kibuye.]

La plupart du temps, accéder au camp des Français relève de l’exploit. Il faut pouvoir passer les barrages de miliciens. « J’étais caché très près d’une route, raconte Télesphore Iyamuremye, à environ cent cinquante mètres de la route. Mais bien que leur arrivée date du 22 juin [24 juin], je n’ai pu me rendre chez eux que le 8 juillet. À cela, une seule raison : il y avait une barrière Interahamwe, là, sur la grande route. (...) Ils venaient et on leur ouvrait pour qu’ils passent, mais dès qu’ils étaient partis, une personne venait et s’y faisait tuer. Ce qui veut dire qu’ils n’ont jamais enlevé ces barrières du chemin afin que l’on puisse y passer sans y être ennuyé. » [Entretien avec Serge Farnel le 18 avril 2009 à Kibuye.]

Albertine Mukakamanzi, rescapée, s’en souvient comme si c’était hier : « J’ai trouvé devant le portail fermé les gens à qui on avait apparemment refusé l’entrée et qui gisaient par terre, agonisant. Derrière le portail, il y avait les soldats français qui contemplaient la scène indifféremment. » [Entretien le 2 septembre à Kigali.]

Kodo relève lui aussi les difficultés à intégrer le camp des Français : « Il faut mentionner que pour être admis dans leur campement, il fallait de longues négociations. Je cite comme exemple quelqu’un qui m’y a amené, il s’appelait Mudaheranwa, il était médecin. Il a passé environ trois heures avant de les convaincre de m’accueillir. Je voyais même certains se faire refuser l’accueil. Parfois, les personnes issues de parents mixtes (hutu-tutsi) étaient acceptés, mais en général y accéder n’était pas une mince affaire. » [Ibidem.]

Raymond Bonner, journaliste au New York Times, a lui aussi noté, le 1er juillet, la quasi-inaccessibilité des camps pour les rescapés : « Les Français offrent leur protection aux Tutsis dans les camps qu’ils installent dans la région. Mais des soldats et des Hutus armés, habillés en civil, tiennent des barrages le long des routes, rendant impossible aux Tutsis l’accès à ces camps. » Éliel Nsanzabera, ayant d’abord tenté sa chance au groupe scolaire de Rubengera, sera finalement accepté à Kibuye. De toutes les façons, à ce stade du génocide, il n’y avait plus rien à perdre, comme le souligne Karenzi : « Je n’espérais pas avoir la vie sauve, mais surtout pouvoir mourir plus rapidement. Parce que les Français travaillaient main dans la main avec les Interahamwe. Ces derniers avaient organisé une sorte de fête à leur arrivée. On pouvait en voir certains offrir des poules, des chèvres… Et les autres chantaient ‘‘Vive les Français !’, ‘‘Vive la France !’’ » [Ibidem.]

Aurélie Musabeyezu est sauvée par des militaires français, qui filment la scène façon ‘‘Hollywood’’ : « Ils m’ont dit : ‘‘Nous sommes français. Nous sommes militaires. Nous venons te sauver. Tu veux qu’on te sauve ?’’ (...) Quand on m’a dit qu’on allait me sauver, j’ai dit que j’étais avec des enfants. ‘‘Amène tes enfants !’’ Quand j’entrais prendre un enfant dans un coin, il y avait une caméra au-dessus de moi. Dans un autre coin, j’allais chercher un enfant, la caméra était au-dessus de moi. En sortant de la maison, une caméra. Une caméra ici, une caméra de l’autre côté, des caméras, plusieurs caméras. » [Entretien avec Serge Farnel le 29 avril 2009 à Kibuye.] Un autre sauvetage de ce type, cette fois de nuit, a lieu vers le 8 juillet à Mugonero, en présence de journalistes d’une grande chaîne de télévision française.

En revanche, à l’abri des caméras, d’autres sauvetages sont de véritables traquenards. Pour l’opération Turquoise, il s’agit là d’une des accusations les plus graves. À l’aide de ‘‘petits billets’’ sur lesquels sont écrits le nom d’un Tutsi ainsi que l’endroit où il se cache, les militaires français sont censés procéder à des opérations de sauvetage. Si ce n’est qu’ils entraînent les miliciens dans leur sillage : « La manière dont les gens étaient tués se comprend par le fait qu’il y avait des rumeurs selon lesquelles les Français évacuaient les gens, mais en réalité tous ceux qui se mettaient à découvert n’étaient pas évacués, explique Kodo. Par exemple, dans un groupe de onze personnes, on en prenait quatre seulement et les autres étaient récupérées par les tueurs. Même l’entrée de leur camp était difficilement négociée. Tout le monde n’a pas pu aller chez les Français, mais ce sont toujours les derniers évacués de chaque expédition qui nous renseignaient sur le sort de ceux qui étaient restés dans les herbes. Lors de l’évacuation, on était transportés dans des camions couverts de tentes avec comme escorte des chars de combats. Les Interahamwe étaient dehors menaçant de nous tuer, et on ne pouvait pas savoir exactement ce qui se passait, moi et les gens de ma connaissance, sauf les gens de Bisesero qui nous racontaient comment beaucoup d’entre eux y étaient restés. Ils disaient comment, par exemple, au moment de l’évacuation, ils étaient trente et ils arrivaient à sept dans le camp, et ils en concluaient que les autres étaient tués, ce qui était confirmé par après. » [Entretien le 2 septembre à Kigali.] Karenzi poursuit : « Ils prétendaient qu’ils allaient vous prendre pour aller leur montrer l’endroit [où se cachaient des Tutsis], et ils revenaient toujours à mi-chemin. Se lassant de ce manège, les gens se sont concertés et ont refusé de donner toute information. En réalité, les informations étaient données aux Interahamwe qui allaient massacrer les Tutsis encore cachés. Tous les grands Interahamwe comme Kayishema mangeaient de la viande de chèvre et chantaient autour du feu. Ils le faisaient toujours tout près de là où on se cachait. Si c’était vraiment un lieu de protection, on n’aurait pas amené nos bourreaux pour nous exposer de la sorte. (...) C’est comme la cohabitation du tigre et de la hyène dans la forêt. L’un tue, mange et l’autre mange les restes. Chaque campement des Français était entouré des barrières de miliciens Interahamwe. Ils s’entendaient bien. Si quelqu’un s’aventurait à chercher refuge chez les Français, le premier cercle à briser était celui des miliciens. Si tu réussissais à arriver chez les Français, ils te faisaient entrer ou te refusaient. Dans le dernier cas, les Interahamwe se chargeaient encore de toi ! » [Ibidem.]

Selon Éliel et Kodo, qui ont longuement discuté avec les Abasesero au camp de Nyarushishi, le débusquage a aussi eu lieu vers Bisesero : « Les Français utilisaient les sifflets pour inciter les gens à sortir de leur cachette dans les brousses et une fois dehors, deux ou trois personnes étaient choisies pour être évacuées, et ceux qui restaient à découvert étaient massacrés », raconte Éliel. Le bourgmestre de Gitesi (Kibuye), Augustin Karara, d’habitude peu disert sur les activités des Français, admet que « les Interahamwe pouvaient suivre les Français dans leurs opérations de sauvetage – et donc les compromettre. » [Ibidem.] D’autre part, je pense qu’il faut sans doute, quand on entend parler les gens de Kibuye, prendre Bisesero au sens large, au sens de la campagne au sud de Kibuye. Bisesero n’est pas vraiment un lieu approprié aux sauvetages de petite envergure. Esdras Ndalisamye se rappelle une anecdote : « Ils fêtaient, je crois, leur révolution française. Ce jour-là, ils ont pris des chèvres, ils ont coupé des têtes de chèvres, ils les ont mises sur des piquets, ils tournaient, ils chantaient une chanson de leur révolution. Ils ont pris un crapaud, ils lui ont mis des pics, il était vivant, ils l’ont mis sur la porte des toilettes des réfugiés. Je leur ai demandé pourquoi, ils m’ont répondu que le crapaud avait fumé trop de tabac. Il paraît que la grenouille n’était pas encore morte, on voyait qu’ils aimaient bien maltraiter les choses. » [Entretien le 19 avril 2013 à Kibuye.] « Imaginez qu’ils ont, un jour, festoyé avec les notables et les bourgmestres autour d’une chèvre qu’ils avaient grillée », soupire Albertine. [Entretien le 2 septembre à Kigali.]

Jean-Marie Vîanney Nzabakurikiza décrit l’ambiance qui régnait à Kibuye, en ville : « Je suis Hutu, sans profession, et je vis à Ruhengeri. En 1994, j’étais caporal de gendarmerie, à Kigali d’abord, puis à Kibuye, en zone Turquoise. (...) Plus d’une fois, j’ai tenu des barrages avec des militaires français. On mettait les Tutsis à part et on les confiait aux Interahamwe : plus personne n’en entendait parler. À Kibuye, devant l’hôpital et le centre du Minitrap [ministère des Travaux publics], j’affirme que j’ai vu des militaires français distribuer des grenades aux miliciens hutus. J’ai vu aussi des Français frapper des Tutsis et les donner aux Interahamwe. Le commandant du camp de gendarmerie, le major Jean Jabo, qui avait une épouse tutsie, a tout fait pour éviter les exécutions. Mais il ne pouvait rien contre son adjoint, le lieutenant Masengesho, qui travaillait directement avec les Français et avec d’autres gendarmes venus de Ruhengeri. Ceux-là, c’étaient des tueurs. Je veux raconter ça aujourd’hui, car j’en ai assez de voir que nous, les Hutus, qui avons travaillé avec l’ancien régime, sommes tous mis dans le même sac. Ceux qui nous ont aidés doivent aussi être jugés. » [François Soudan, Les fantômes de Turquoise, Jeune Afrique, 22 janvier 2006.]

Un autre gendarme, Samuel Zirimwabagabo, abonde dans le sens de son collègue : « Je suis mi-hutu, mi-tutsi. J’habite Gisenyi et je suis infirmier. En juin 1994, j’étais sergent dans la gendarmerie, affecté à Kibuye comme mon camarade, mais dans un autre camp : celui de l’état-major et des services du groupement. En tant que chef de poste à l’entrée de ce camp, j’ai vu beaucoup de choses. Avec leurs hélicoptères, les Français détectaient les réfugiés tutsis cachés dans les buissons et les forêts. Ils les regroupaient, puis les emmenaient en camion jusqu’à la préfecture de Kibuye. De là, les Tutsis étaient acheminés vers l’ETO (École technique officielle), où on faisait un tri. Les hommes du lieutenant Masengesho venaient se servir et emportaient leurs prisonniers au camp où on les stockait dans un hangar, même s’ils étaient blessés. Après, le plus souvent, on les tuait. Après la débâcle, on a retrouvé plein de cadavres dans notre camp, et même à l’ETO, pourtant placée sous la protection des Français. Ces derniers n’ont pas seulement abandonné les Tutsis de la colline de Bisesero aux machettes des Interahamwe : j’ai vu l’un de leurs chefs à Kibuye, le capitaine S., qui était très copain avec Masengesho, distribuer des treillis et des rations aux miliciens hutus. Il se moquait souvent de notre façon de combattre et de tuer. “Vous êtes des boy-scouts !” nous disait-il. Moi, je le jure, je n’ai participé à aucun massacre et, si un tribunal gacaca me convoque, il ne trouvera rien à me reprocher. Quand j’ai appris que la juge française était à Kigali, j’ai été voir le maire de Kanombe, que je connais, et je lui ai dit : moi aussi, je veux témoigner. Je ne dis pas que tous les Français de “Turquoise” ont fait des mauvaises choses. Mais personne ne peut nier que certains parmi eux ont soutenu les génocidaires. Il ne faut pas oublier qu’ils les avaient aidés, les armes à la main, entre 1990 et 1993, en tant qu’instructeurs et conseillers. Forcément, cela crée des liens... » [Ibidem.]

Zirimwabagabo a également été interrogé en tant que témoin de faits par la commission Mucyo : « Lorsque je venais d’être muté à Kibuye, j’ai assisté à un briefing donné au camp Kibuye par un colonel français de l’Opération Turquoise du nom de Sartre. Il nous a expliqué l’objectif de cette opération, les limites géographiques de leur mission ainsi que l’intérêt pour le Rwanda d’une telle intervention. Il a sollicité une bonne collaboration des gendarmes, notamment dans la lutte contre les infiltrés du FPR. Un jour, de retour de Bisesero, les Français ont amené dans notre camp quelques individus. Trois parmi eux étaient gravement blessés dont une fille à coup de machette. Ils ont emporté la fille pour aller la soigner mais les autres, ils les ont noyés dans le lac Kivu tout près du Guest house. Par la suite, on pouvait voir les cadavres flotter au-dessus de l’eau, souillée de sang. Une autre fois, toujours à Kibuye, les Français ont amené de Bisesero deux femmes et les ont hébergées à l’ENT (École normale technique). Là aussi ils les ont soumises aux différentes tortures en les tapant et en les violant. Elles en sont d’ailleurs mortes ». [Annexes du rapport Mucyo, 2008. Témoin n°84.]

Félicité Bagemi est témoin de la disparition de trois rescapées : « J’ai vu les Français faire sortir les jeunes filles pour les amener au stade Gatwaro. Je n’ai plus revu ces trois filles », tandis que le témoin X raconte une scène où les Français livrent un rescapé aux tueurs : « Une personne avait essayé d’arrêter un véhicule où se trouvaient deux Français. Le rescapé a tendu le bras pour la Jeep s’arrête. C’était en ville, à Kyovu. Je pourrais vous montrer l’endroit. Les deux militaires se sont arrêtés et ont parlé au rescapé, qui croyait être aidé. Ce jour-là, leur interprète qui avait caché le rescapé leur a dit que c’était un Tutsi. Il leur a supplié de sauver cette personne des miliciens qui venaient chaque jour attaquer. Ils lui ont dit qu’ils allaient revenir après. L’interprète a ramené chez lui le rescapé. Arrivé là, les miliciens sont venus l’attaquer. Ils l’avaient vu en route. Ils l’ont tué. C’était à peu près à la fin du mois de juin. Il était près de 16 heures. » [Entretien à Kibuye, novembre 2013.]

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