La France au Rwanda

L’opération Turquoise, une imposture humanitaire

L’opération Turquoise est une opération militaro-humanitaire proposée au Conseil de sécurité de l’Onu et mise en œuvre par la France. Elle s’est déroulée au Rwanda à partir de la frontière avec l’ex-Zaïre (aujourd’hui République démocratique du Congo) à partir du 22 juin 1994 et durera deux mois.

« La France se veut une puissance mondiale. C’est son ambition et son honneur. Le premier champ de son intervention, c’est l’Afrique, plus particulièrement l’Afrique francophone, où elle a un rôle séculaire à jouer. » Edouard Balladur, Premier ministre, [L’Humanité, 28 juin 1994, doc n°42]

Depuis le 6 avril 1994 et l’attentat contre l’avion du président rwandais Habyarimana, la guerre civile avait repris entre les forces gouvernementales (FAR) et le Front patriotique rwandais (FPR), largement issu de la diaspora tutsie expulsée du pays depuis 1959. Or concomitamment à cette guerre, le génocide des Tutsis demeurés au Rwanda est perpétré en zone gouvernementale par les autorités politiques et militaires qui enrôlent la population hutue dans les massacres. Peu après l’attentat contre l’avion de Habyarimana, confrontée aux exactions des milices, la population tutsie fut pressée par les autorités de se masser dans des lieux publics (stades, salles communales) ou des édifices religieux, comme c’était le cas lors de précédents pogroms, pour avoir la vie sauve. Après le départ des Casques bleus, plus d’un million de personnes, dans une centaine de lieux de regroupement, seront exterminées, avec l’aide décisive des armes de guerre, en un peu plus de deux semaines. Excepté dans les montagnes de Bisesero où une résistance civile désespérée et héroïque tente de contenir les assaillants, les mois de mai et de juin seront ceux de la chasse à l’homme, à laquelle les derniers rescapés tentent d’échapper en se cachant partout où ils peuvent.

Malgré le fait que ces massacres se déroulent à huit-clos, huit-clos renforcé par le départ de la quasi-totalité des Casques bleus de l’Onu à la mi-avril, certaines atrocités vont filtrer, grâce aux journalistes présents en zone FPR, dont les forces prennent ville après ville et découvrent avec eux de nombreux charniers. Les récits mélangés et confus entre la guerre civile et le génocide (qui n’est quasiment pas encore nommé comme tel, les médias et politiques parlant de ’’massacres interethniques’’) vont néanmoins parsemer les médias dans le monde entier durant deux mois.

Au moment où se met en place l’opération Turquoise, le juriste ivoirien René Degni-Ségui, rapporteur spécial de la Commission des droits de l’homme des Nations unies soumet le 28 juin 1994 son Rapport sur la situation des droits de l’homme au Rwanda. [doc n°0] Il y décrit des massacres « d’autant plus horribles et terrifiants qu’ils se donnent pour programmés, systématiques et atroces » perpétrés sur « des personnes aux mains nues et sans défense » : « Des familles entières sont décimées, grands-parents, parents, enfants. Personne n’y échappe, même pas les nouveaux-nés. Mais ce qui est encore plus symptomatique, c’est que les victimes sont poursuivies jusque dans leur dernier retranchement pour y être exécutées. Il en va ainsi des paroisses et surtout des églises, qui autrefois servaient de refuges aux Tutsis, mais qui sont devenues le théâtre de leur holocauste. » M. Degni-Segui dénonce ouvertement « un génocide résultant des massacres des Tutsis, des assassinats politiques de Hutus », tout en rappelant ce qui constitue juridiquement le crime de génocide : « le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel ». Les responsables de ce crime sont identifiés de part leur fonction. « Des organes de l’État rwandais, et tout particulièrement, des hauts cadres politiques au niveau national, tels que certains ministres, des différentes composantes des forces de sécurité gouvernementales, telles que la garde présidentielle, les forces armées rwandaises et la gendarmerie ; et de certaines autorités locales, préfets et bourgmestres ; (…) les miliciens, les responsables de partis politiques extrémistes (MRND et CDR) ou les fondateurs et les animateurs de la RTLM [radio extrémiste] ».

Le mois précédent, Human rights watch avait publié un rapport de la même teneur : « Les massacres avaient été préparés pendant des mois en avance. La Garde Présidentielle et d’autres militaires de l’armée rwandaise ont donné des entraînements militaires aux milices (...) pour leur apprendre comment tuer avec le plus d’efficacité. » « Le déploiement des miliciens supplémentaires vers le sud montre qu’il y a une administration centrale des massacres. » [Human Rights Watch, Génocide au Rwanda, avril-mai 1994 (doc n°2)]

Alors que quelques responsables internationaux ont déjà avancé le chiffre effarant de 500 000 morts, passée la première semaine de juin, deux événements vont précipiter le lancement de l’opération Turquoise. Le premier servira de prétexte et de déclencheur pour l’opinion publique : à Kigali, un massacre, au cours duquel un journaliste français est blessé, a lieu au collège Saint-André où des enfants Tutsis s’étaient réfugiés sous l’égide de deux prêtres blancs, les Pères Blanchard et Mayer, qui fuiront le pays et seront abondamment interviewés par les médias français à leur arrivée en France. Les politiques français, de Charles Pasqua aux ténors du PS, sont soudainement horrifiés et appellent à une intervention française. Le deuxième événement – et véritable cause de cette intervention impérialiste -, c’est la victoire désormais certaine du FPR, mouvement anti-ethniste et ennemi juré de la Françafrique, qui prend ville après ville. L’aéroport de Kigali est pris le 22 mai, et la ville où s’était réfugié le Gouvernement intérimaire rwandais (GIR, génocidaire), Gitarama, tombe le 12 juin. Kigali la capitale et Butare tombent une dizaine de jours après le début de l’opération Turquoise. Deux semaines plus tard, Ruhengeri et Gisenyi, places fortes du régime seront prises également. Les trois préfectures restantes (Cyangugu, Gikongoro et Kibuye) n’étant quasiment pas militarisées, il n’aurait suffi au FPR que de quelques jours pour prendre le contrôle entier du pays. On aura compris que le but de l’opération militaire Turquoise était avant tout de contenir l’avancée du FPR pendant quelques temps, le temps que les forces gouvernementales puissent se replier en bon ordre dans l’ex-Zaïre voisin.

Le rôle de la France

En effet, la France, qui appelle de ses vœux une intervention militaro-humanitaire, est partie prenante dans ce conflit depuis 1990. Dans son rapport, Human rights watch fustige également le rôle éminent de l’État français dans le soutien multiforme au régime extrémiste : « La France a soutenu avec consistance le régime de Habyarimana, en envoyant notamment des troupes françaises pour aider à la défense contre le FPR en octobre 1990 et encore en février 1993. Dans "Arming Rwanda : The Arms Trade and Human Rights Abuses in the Rwandan War," publié en janvier 1994 [trois mois avant le génocide, ndr], Human Rights Watch a documenté la participation de la France dans l’armement et l’entraînement de l’armée rwandaise. Tout comme l’Égypte, la France a reçu des représentants du gouvernement fantoche, les aidant ainsi a gagner le respect de la communauté internationale. Les délégués reçus à Paris comprennent notamment Jean-Bosco Barayagwiza, chef du parti CDR qui est responsable de la grande partie du génocide. » [Human Rights Watch, Génocide au Rwanda, avril-mai 1994 (doc n°2)] Des organes de presse comme L’Humanité et Libération auront au même moment fait leur une sur les liens apparemment plus que soutenus entre l’Élysée et le régime fasciste alors au pouvoir au Rwanda.

Les rapports de Human Rights watch et de l’Onu montrent par ailleurs qu’il n’y a aucun massacre dans les zones petit à petit contrôlées par le FPR. De nombreux journalistes y sont présents (Jean Chatain de L’Humanité, Patrick de Saint-Exupéry du Figaro, FR3, etc.) et constatent ce qui s’y passe. Malgré leurs reportages, l’activité éditoriale dans les médias de masse et dans la communication des politiciens aura pour principale trame cette fiction des ’’massacres interethniques’’. Cette fiction va servir à modeler le texte écrit par la France de la Résolution 929 du Conseil de sécurité de l’Onu [doc n°8], qui évoque « des massacres systématiques et de grande ampleur de la population civile » sans en identifier les victimes (Tutsi) et les bourreaux (le gouvernement, l’armée), en sous-entendant que le FPR pourrait lui aussi commettre un génocide contre les Hutus et en omettant de dire que dans toutes les zones conquises par le FPR, le génocide était stoppé.

L’Onu donne un blanc-seing à la France néocoloniale

Ayant donc pour mandat, « en vertu du Chapitre VII de la Charte des Nations Unies », leur permettant d’employer « tous les moyens nécessaires pour atteindre les objectifs humanitaires », de « contribuer, de manière impartiale, à la sécurité et à la protection des personnes déplacées, des réfugiés et des civils en danger au Rwanda », les militaires français de l’opération Turquoise occuperont la partie ouest du pays, encore tenue par le gouvernement extrémiste. Les génocidaires en déroute, emmenant la population avec eux (deux millions de personnes) y passeront, avant de se réfugier au Congo voisin. Il va sans dire que les populations hutues vivant dans la zone turquoise ne sont en aucun cas en danger. Quant aux populations tutsies de la zone gouvernementale, elles ont été exterminées dans leur quasi-totalité, ce qui vaudra d’ailleurs le sous-titre d’une dépêche du quotidien belge Le Soir, publiée quatre jours après le début de l’opération : « Le terrible constat des troupes françaises : il n’y a presque plus de Tutsis à sauver. » [« ’’Turquoise’’ découvre les charniers », Le Soir avec AFP, AP, Reuter, 27 juin, doc n°34]

Le ver est donc déjà dans le fruit : l’équilibre franco-onusien « strictement humanitaire » et « impartial » entre les populations hutues, dont les vies ne sont pas menacées, et les rares rescapés d’une population tutsie en proie au génocide, est tout simplement aberrant. La résolution 829 des Nations unies qui « ne constituera pas une force d’interposition entre les parties », ne répond également pas à ce problème crucial : les rescapés tutsis sont en effet menacés par les milices hutues, mais elles le sont également par les militaires du régime génocidaire. D’autre part, en prenant position dans la moitié ouest du pays, les militaires français de l’opération Turquoise bloquent de fait l’avancée du FPR (et donc permet aux génocidaires de finir leur forfait) « Notre action militaire vise à recréer les conditions d’une prise de dialogue amorcé à Arusha. Elle suppose de respecter une stricte neutralité vis à vis des parties prenantes au conflit et d’éviter tout contact armé avec le FPR. » [Ordre d’opération Turquoise n°1, Message 1578/DEF/EMA/CCR/CD, général Lafourcade, 25 juin (source : Mission d’information parlementaire sur le Rwanda de 1998), doc n°18]

En occupant l’ouest du pays, zone gouvernementale extrémiste, cela avaliserait un Rwanda coupé en deux, avec un ’’hutuland’’ d’un côté et un ’’tutsiland’’ de l’autre, en sous-entendant qu’un accord de paix devrait être trouvé entre un régime qui a commis le génocide et le FPR.

Le tout en s’interdisant de protéger les groupes de Tutsis menacés dans les endroits où ils se cachent, sous prétexte que le FPR serait infiltré partout et que la résolution franco-onusienne interdit la confrontation entre les armées.

Il n’empêche que le mandat de l’opération Turquoise, ayant pour objet de protéger toutes les populations, implique donc que les soldats de l’opération Turquoise se doivent, en utilisant la force si nécessaire, de protéger aussi les populations tutsies, comme l’indique le général Lafourcade : « L’opération est à forte dominante humanitaire. Il s’agit de sauver des vies menacées en de nombreux endroits du territoire rwandais. Cela doit se savoir, être visible, se traduire par de bonnes relations avec les ONG, et conduire la force Turquoise à marquer un effort soutenu envers les populations TUTSIES [c’est Lafourcade qui met les majuscules] les plus directement menacées. » [Ordre d’opération Turquoise n°1, op. Cit.] Mais nous verrons qu’en réalité, c’est l’inverse qui va se produire.

’’Le messie n’aurait pas fait mieux’’ : accueillis à bras ouverts dans la zone génocidaire

« Au moindre village, au moindre barrage tenu d’ordinaire d’une main de fer par les soldats des forces armées rwandaises, une haie d’honneur salue l’arrivée des militaires français. Et plus les soldats avancent en pays hutu et plus la rue se pavoise de tricolore. (…) Le bataillon reprend sa route, soulagé par un accueil qu’il croyait moins favorable, tranquillisé que la rumeur d’infiltration de commandos tutsi s’avère fausse. Leur direction, Kirambo et son camp. Là, le comité d’accueil a particulièrement bien fait les choses. Les écoliers ont bien retenu les leçons des institutrices. L’entrée dans le camp est triomphale. » [Philippe Boisserie, JT de 20H, France 2, 25 juin, doc n°19]

« Des chants, des danses, des banderoles, le village de Kirambo est pavoisé aux couleurs de la France et du Rwanda. Et les habitants accueillent à bras ouverts les premiers hommes de l’opération Turquoise. Nous sommes sur la piste qui longe le lac Kivu au nord de Cyangugu. La région semble paisible mais les gens se sentent visiblement soulagés de voir l’armée française y pénétrer. » [Jean Hélène, Afrique Soir, RFI, 24 juin, doc n°10]

Le capitaine de frégate marin Gillier, qui est traduit en kinyarwanda et s’adresse à la foule de Kirambo : « De la chaleur avec la quelle vous nous accueillez maintenant, merci pour vos chants, merci pour vos fleurs, merci pour vos sourires, surtout. » [Afrique Soir, RFI, 26 juin, doc n°22]

« Les militaires français étaient accueillis comme des libérateurs. Il y avait des barrages partout à ce moment-là, à travers le pays, des barrières. La plupart des barrières avaient mis en place des drapeaux français pour accueillir l’armée française. Lorsque les militaires français sont arrivés sur place, donc dans l’est [ouest, ndr] du Rwanda, il y a eu des acclamations, des cris d’enthousiasme, enfin la France s’était décidée à intervenir. » [Patrick de Saint-Exupéry, témoignage au TPIR, 18 novembre 1997]

Bernard Monyguinchar, président régional pour la jeunesse du MRND, l’ancien parti unique : « ’’Nous sommes contents de votre arrivée. Avec les Français, nous allons rétablir l’ordre contre les agresseurs du FPR’’, le Front patriotique rwandais, le mouvement de guérilla à majorité tutsie qui contrôle les ¾ du pays. Cette ambiguïté explique pour une large part la prudence de la pénétration française au Rwanda, qui ne veut à aucun prix apparaître comme un appui aux forces gouvernementales et un encouragement aux milices hutues responsables du génocide des populations tutsies. » [L’armée française avance à pas comptés, Libération, 27 juin, doc n°24]

Le membre du GIGN Thierry Prungnaud se souvient : « C’était la fête, une sorte de kermesse. Les gens portaient des banderoles marquées ’’Vive la France’’, ’’Inoubliable Mitterrand’’, ’’Vive l’armée française’’, et ils agitaient des drapeaux bleu-blanc-rouge. Je n’avais jamais vu ça dans ma carrière. » [Jean-François Dupaquier, Là-haut, sur la colline de Bisesero, XXI, avril-mai-juin 2010, doc n°143]

Le lieutenant-colonel Duval dans un rapport adressé à sa hiérarchie résume en peu de mots l’accueil triomphal fait à l’armée française : « Le messie n’aurait pas fait mieux. » [idem]

Les médias ne peuvent pas cacher l’enthousiasme d’une population fanatisée suscité par l’arrivée des soldats français, chose particulièrement honteuse mais l’image d’une France au secours des Africains s’imprime dans les têtes. Le journaliste Laurent Bijard ne manque pas de rappeler ce lamentable paradoxe : « Étrange spectacle que celui des soldats qui bondissent de leurs camions, se déploient en formation de combat, un genou à terre, l’œil rivé au viseur, au milieu de femmes qui ondulent de joie dans leur boubou du dimanche... Ce jour-là, la première partie de Turquoise commençait un peu comme une pièce de théâtre de boulevard sur les bords du lac Kivu. Quelques minutes après son entrée au Rwanda, le colonel Thibaut avait beau expliquer aussi brièvement que fermement qu’il avait pour mission de sauver des vies et non de donner la mort, le préfet de Cyangugu ne se départait pas de son sourire et le colonel de gendarmerie qui l’accompagnait me faisait remarquer en aparté qu’il connaissait bien l’officier français pour avoir travaillé avec lui sur le terrain, au nord de Kigali, lors de l’opération Norroy [Noroît] (un de ces coups de pouce de l’armée française aux forces gouvernementales contre les rebelles Tutsis). Bref, l’affaire prenait des allures de retrouvailles. » [« Turquoise, l’opération sans boussole », Laurent Bijard, Le Nouvel Observateur, 30 juin, doc n°92]

Concordances humanitaro-génocidaires

Le général Lafourcade confie lors de son audition au pôle génocide à Paris les 12 et 14 janvier 2016 que François Léotard, le ministre de la Défense de l’époque, lors de sa visite de terrin du 29 juin, avait « refusé de rencontrer les autorités administratives à Cyangugu parce qu’elles devaient être impliquées dans les massacres ». [Mehdi Ba, Génocide au Rwanda : ce qu’a dit aux juges le général Lafourcade (Turquoise), Jeune Afrique, 10 février 2016, non cité]

Mais il ne s’agit pas vraiment de changer son fusil d’épaule. La France ne peut plus apparaître ouvertement comme un soutien du gouvernement intérimaire. Les rencontres entre les deux parties se font secrètement, à l’image de celle entre les ministres de la Défense et des Affaires étrangères de ce gouvernement et le colonel Rosier, un des responsables de l’opération Turquoise, qui écrit dans un rapport :

« À sa demande j’ai rencontré hier soir le Mindef [ministre de la Défense rwandais] dans un endroit discret au nord de Cyangugu. il était accompagné du Minae [ministre des Affaires étrangères] (…) C’est alors que, tout en louant l’aspect humanitaire indispensable de notre intervention, ils m’ont demandé une aide d’une autre nature (’’discrète’’ bien sûr !) : des munitions d’artillerie – (’’vos canons de 105 sont toujours là, mais ils sont muets faute d’obus’’). Ce besoin expresse concerne évidemment le secteur de Kigali en premier lieu. Je leur ai répondu qu’il paraissait illusoire d’espérer une telle aide dans le contexte actuel. Ils ont eu l’air dépité par ma réponse et m’ont dit qu’ils comptaient avoir recours à des mercenaires (capitaine Barril contacté). Par ailleurs, je leur ai dit qu’il serait catastrophique pour leur image que d’autres massacres aient lieu. Enfin, ils m’ont désigné l’officier de liaison des FAR auprès du Comforce – ce n’est autre que le col Anatole Nsengiyumva (chef secteur Gisenyi). (…) L’impression générale que je retire de cette courte entrevue est que j’ai eu à faire à de véritables responsables (mindef tendance mrnd – minae, mdr), conscients de la précarité de la situation militaire de leur pays, mais extrêmement déterminés en raison du soutien total de la population. » [Compte-rendu du colonel Rosier à propos de sa rencontre « discrète » avec le ministre de la Défense du gouvernement intérimaire (génocidaire) accompagné du ministre des Affaires étrangères rwandais, 25 juin, doc n°11]

Le capitaine Guillaume Ancel, ayant participé à l’opération Turquoise a révélé avoir été témoin qu’une fois arrivés au Congo, dans la région de Bukavu, les militaires du régime génocidaire ont bénéficié d’une livraison d’armes de la part des Français : « Nous avons protégé la fuite des génocidaires vers le Zaïre, avant de les réarmer dans des camps de réfugiés. » [Christophe Rigaud, Un officier témoigne du rôle trouble de l’opération Turquoise, Afrikarabia, 17 mars 2016, non cité]

Straton Sinzabakwira est un témoin direct de la fraternité d’armes qu’ont entretenue les responsables de l’opération Turquoise avec les autorités rwandaises de l’époque : « Quand Jean-Claude Lafourcade m’a rendu visite, il m’a dit de ne pas avoir peur, qu’ils feraient tout leur possible pour chasser le FPR. On voyait bien, à l’attitude des subalternes, que c’était le grand chef, quand, par exemple, il venait pour faire une réunion avec les bourgmestres et les agents de la préfecture. Je lui ai parlé le 27 juin, nous avons tenu une réunion. Après, il est venu dans ma commune, de passage, pour superviser les positions de ses militaires. Il m’avait réconforté en me disant qu’ils feraient tout leur possible, en fournissant des armes et des munitions, pour que le FPR ne s’empare pas du pouvoir. » [Entretien le 30 avril 2013 à la prison de Mpanga.]

À Cyangugu, les Français de l’opération Turquoise apprennent aux tueurs à dissimuler les cadavres.

Jean-Bosco Habimana révèle que les militaires français ont enseigné des techniques de dissimulation des cadavres flottant sur l’eau, techniques déjà décrites par l’enquêtrice Cécile Grenier : « Les Français nous ont dit que nous étions bêtes de laisser ces cadavres flotter à la surface de l’eau, que cela constituerait un grave problème si des photos étaient prises. Ensuite ils nous ont montré comment faire pour que ces cadavres ne flottent plus. Ils sont montés dans des bateaux et se sont dirigés vers les cadavres flottants qu’ils ont éventrés à l’aide de baïonnettes. » [Entretien avec Georges Kapler en mars 2004 à Cyangugu in L’horreur nous prend au visage, CEC, Karthala 2005]

Entre alibi humanitaire et maljournalisme

« Opération devant être fortement médiatisée » [Rwanda, les archives secrètes de Mitterrand (1982-1995), Aviso, 2012. Non cité], note le général Quesnot le 18 juin à l’attention de François Mitterrand.

Albertine Mukakamanzi, habitante de Rubengera au nord de Kibuye, s’est sentie servir d’alibi humanitaire : « Au fait, les Français ne nous ont pas sauvés parce que c’était leur volonté, mais plutôt parce qu’ils voulaient conserver un petit groupe qui servirait comme échantillon à la communauté internationale qui considérerait leur mission comme humanitaire et non militaire. Mais si vous aviez vu les conditions dans lesquelles on vivait, sans nourriture, vous vous seriez demandé comment ils pouvaient espérer maintenir ces personnes en vie. » [Entretien le 2 septembre 2012 à Kigali.] Karenzi, rescapé de la même région, n’est pas dupe non plus : « On était utilisés pour manipuler la communauté internationale. Il y avait des gens qui semblaient être des journalistes et qui filmaient ce qui se passait tout le temps. À mon avis, ils ne le faisaient pas pour notre intérêt, mais plutôt à des fins de propagande, pour leurs propres intérêts. Quand vous parlez de journalistes, j’entends ‘‘caméra’’. Il y avait beaucoup de gens qui venaient avec leurs caméras dans le camp, mais ne me demandez pas d’où ils sortaient. Ils aimaient nous demander : ‘‘Montre-nous tes blessures de machettes !’’ C’est ça, l’image que je garde d’eux. » [Ibidem.] « Ils prenaient en photo les gens avec blessures, mais ils parlaient seulement avec les militaires, pas les réfugiés », complète Albertine [Ibidem].

Que s’est-il passé une fois que les journalistes sont repartis dans l’ex-Zaïre ?

L’opération Turquoise mobilise 200 journalistes internationaux qui se relaieront pendant deux mois. Ils accompagnent l’armée française dans ses missions de reconnaissance, suivent à la trace les politiques qui font des visites officielles sur le terrain, bref, ils suivent l’agenda de l’opération militaro-humanitaire. Ils sont peu à s’aventurer hors des sentiers battus, pour des raisons de sécurité et aussi par manque de temps : à peine arrivés au camp de Nyarushishi, ils doivent déjà suivre l’armée française dans son installation à Gikongoro, puis, assez rapidement, c’est l’exode des déplacés hutus – exode encadré par Turquoise et qui va provoquer une catastrophe humanitaire -, qui les ramène à Goma ou à Bukavu dans l’ex-Zaïre et qui couvrira d’une chape de plomb le génocide. Seuls les témoins rescapés peuvent décrire avec précision ce qui s’est réellement passé quand les journalistes n’étaient plus ou pas là.

Nous avons recueillis des témoignages et croisés ceux-ci avec d’autres, dans trois ’’camps’’ différents : la région de Rubengera, au nord de la préfecture de Kibuye, le collège Saint-André à Kibuye-ville et et enfin le grand camp de Nyarushishi, qui a servi de vitrine humanitaire à cette opération Turquoise.

À Rubengera, les Tutsis étaient régulièrement ponctionnés et assassinés par les miliciens.

À Kibuye-ville, l’accès au camp était pratiquement impossible en raison des barrages miliciens qui n’étaient pas démantelés.

À Nyarushishi, le manque de nourriture aurait poussé de nombreuses femmes à accepter l’esclavage sexuel au profit de militaires français, et d’autres rescapés à sortir du camp pour trouver à manger et à tomber aux mains des miliciens.

Il est à noter que six rescapées tutsies ont porté plainte au Pôle génocide contre l’armée française pour viol, dans un contexte de génocide.

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