La France au Rwanda

Du génocide à la guerre régionale (note de lecture du livre "Vendredi 13 à Bisesero")

par Luigi Elongui, journaliste à l’Agence d’information et au Nouvel Afrique Asie

paru dans La Nuit rwandaise n°8, avril 2014

L’ouvrage de Bruno Boudiguet, Vendredi 13 à Bisesero, marque un point de non-retour dans la fixation du rôle de la France dans le génocide de 1994 au Rwanda.

A partir de ses acquis en fait, l’analyse se dote des informations qui lui permettent de cerner et projeter l’intervention française dans une dimension temporelle et spatiale qui se situe bien au-delà du théâtre des événements dont il est question et de la période concernée. Grâce au travail monumental de l’enquête menée surtout sur le terrain, ces acquis sont en faits fondamentaux surtout pour les conclusions qu’on peut en tirer.

On s’explique. Primo : l’ouvrage atteste d’une manière irréfutable la participation française à l’exécution du génocide. Secundo : dans la description des circonstances et de ses modalités, cette participation à des phases spécifiques de l’extermination des Tutsis preuve également d’une implication au plus haut niveau dans le dispositif du crime des crimes. C’est-à-dire au niveau de la planification, ce qui ressort par exemple de la détermination implacable à l’élimination, à la solution finale, qui motive cette participation aux massacres de Bisesero. Car Bisesero est le seul lieu, ou le principal lieu de la résistance, où il y a opposition farouche à la solution finale. Et c’est là que les militaires français tuent à l’arme lourde en se servant de moyens sophistiqués pour détecter les cibles.

Ces deux éléments nous fournissent matière de réflexion ultérieure. En ce qui concerne le lien de collaboration/compagnonnage entre les deux armées française et rwandaise, engagées contre le FPR et les masses tutsies, celui-ci se précise dans le cadre stratégique d’une alliance susceptible de se prolonger dans le temps. Et qui va également s’étendre dans l’espace. Il est en fait une évidence qu’entre fin mai et fin juin, la France sait avoir perdu une bataille importante dans sa guerre contre le FPR, qui maintenant va s’installer au pouvoir. Échec militaro-diplomatique pour bloquer son avancée sur le terrain, d’une part. Échec successif, ensuite, dans la tentative de créer une Hutuland dans les régions orientales du Rwanda.

A ce moment là, la détermination de poursuivre la guerre contre le FPR se traduit, à travers l’opération Turquoise, avec l’exfiltration de la main d’œuvre militaire qui doit se réorganiser en prévision de nouvelle batailles à partir du territoire de l’ancien Zaïre. Dans cette perspective, l’extermination des résistants de Bisesero correspond à la logique de ne pas faire de quartier à tous ceux qui peuvent, aujourd’hui ou demain, renforcer la puissance militaire de l’ennemi FPR. Dans le même sens, la poursuite de la coopération avec les forces génocidaires locales est indispensable dans cette projection spatio-temporelle de la guerre des races qui va prendre une dimension régionale, par Congo interposé.

Dans les récits des fugitifs hutus qui déferlent au Kivu encadrés par ces mêmes forces génocidaires, et qui seront protagonistes d’une longue Odyssée à travers l’Afrique centrale, font parfois apparition des mystérieuses figures de Français qui semblent avoir un rôle dans les itinéraires de cet exode sans précédent.

Plus on en sait, et plus nous savons qu’il y a beaucoup plus à savoir. Or, suite au travail de Bruno Boudiguet, nous pouvons tracer la ligne qui mène de la planification d’un génocide à l’investissement de toute une région par la guerre et la violence raciste. Un nouveau défi sur le plan de la recherche historique et de la bataille contre la désinformation.

Luigi Elongui

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